Le combat de la ferme de la Chapelle

Le 1er septembre, le capitaine Renon, à la tête de la 5ème compagnie n’a pas rejoint Anizy, le point de ralliement fixé par le colonel Cadoux. Voulant éviter la route de Jumencourt-Landricourt-Anizy violemment prise sous le feu de l’artillerie ennemie, il aurait décidé, après en avoir prévenu son supérieur, de rejoindre le bourg en passant plus au Nord par Quincy-Basse et la ferme de l’Argentel. Un détour aux conséquences funestes. La 5ème compagnie, à laquelle viennent se greffer  des fantassins des 6ème et 7ème compagnies, constitue un groupe important d’isolés dans les lignes ennemies qui se doit de rejoindre au plus vite le gros du régiment. Les soldats Rafidal E. et Darche… pour la 7ème cie, Bouche K. et Crame C. pour la 6ème cie ne sont que quelques exemples.

La ChapelleLe capitaine Renon, à gauche au premier rang, le lieutenant de Jacquelot de Boisrouvray au second rang. les autres officiers cités ne font pas encore partie du cadre en 1912, date de la photo.

Pour mener à bien son dessein, le capitaine Renon peut compter sur 5 officiers, les sous-lieutenants Gaucher (6ème cie), de Reviers de Mauny et Munarot (5ème cie), Zanetti, officier télégraphiste du régiment et le lieutenant de Jacquelot de Boisrouvray,

 

 

les sous-officiers

 De g. à dr., l'adjudant Navarre, les sergents Pech et  Richarte

Quelques sous-officiers dont l’adjudant Navarre et les sergents Pech, Wacquiez, Meunon, Richarte et Germain complètent le cadre. Il a choisi de marcher  vers L’est, en direction de Verdun. Par Monthurault, Saint-Emes, Malmaison, Asfeld, Sault, Saint-Remy, Heutri-Gitelle, Cauroy enfin Ville-sur-Tourbe avant d’échouer à Servon-Melzincourt. Marcher la nuit, se cacher le jour car il n’est pas évident de se déplacer en pays conquis  affublé d’un pantalon rouge. Le manque de nourriture, la fatigue, la pluie et la crainte d’être découvert rendent l’entreprise laborieuse.

 

 

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La région traversée , une partie de la Champagne, à l'Ouest de Navarrin,

Cernay, Servon, Sainte MénehouldLes bourgs de Cernay-en Dormois, Servon-Melzicourt et les lignes françaises devant Sainte-Ménehould

  Jugeant la région peu favorable pour se défiler, le capitaine Renon infléchit son itinéraire vers le Sud en suivant la voie ferrée Vouziers--Sainte-Ménehould. Il juge l’Argonne plus opportune pour rejoindre les lignes amies. Sortant des « Bois de Ville », la troupe se dirige vers une ferme isolée, la ferme de la Chapelle. Bien que longeant la route empruntée par des unités allemandes qui retraitent, la ferme, bordée d’eau sur deux côtés, semble être un lieu rassurant pour ces hommes épuisés par plusieurs journées de marche. Le lieutenant de Jaquelot, habillé en civil, se rend au village voisin de Servon pour se procurer du ravitaillement. « On entend le bruit du canon ». La bataille est proche, les Allemands refoulés de la Marne sont reconduits sur l’Aisne. Les avant-gardes françaises sont à Sainte-Ménehould. « Encore une nuit avant la délivrance ».

zz essai 2Un document extrait du livre de Mr. Calibre, historien local qui a décrit le combat dans son livre sur Servon en 1914/1918.

Held

 

 

 

La traduction des annotations de cet officier allemand dont le nom serait Held.

  Une carte postale du lieu annotée par un des officiers allemands présents. Soudain des soldats allemands font irruption dans la cour de la ferme. Selon certains rescapés, il y aurait eu une dénonciation, d’autres affirment qu’il y aurait eu une imprudence en allant chercher du ravitaillement. Une troisième explication est avancée : un soldat aurait été aperçu par des cavaliers allemands qui accompagnaient un convoi de vivres. Des coups de feu claquent, des soldats allemands font irruption dans la cour, les premiers tombent sous le feu des défenseurs, les autres fuient. « par les toits percés et les fenêtres ou à l’abri d’un talus », les fantassins font  beaucoup de mal au convoi arrêté le long de la route (on cite le chiffre de 80 morts parmi les Allemands). Les défenseurs veulent profiter de la situation pour appuyer leur attaque. Mais ils sont « accueillis par une vive fusillade qui  couche plusieurs attaquants ». C’est à l’angle droit de la ferme, le long de la rivière, que sont blessés le capitaine Renon et le lieutenant de Jacquelot de Boisrouvray alors qu’ils se présentaient avec un petit groupe d’hommes.

la stèle de de JacquelotLa stèle en mémoire du lieutenant de Jacquelot de Boisrouvray dressée à l'endroit où son corps fut retrouvé le 8 mai 1934.         

sergent pech Le sergent Pech.  Parmi les victimes, le sergent Pech. Mortellement atteint, le capitaine Renon ordonne à ses hommes de s’enfuir dans les bois. Blessé au bras, le lieutenant de Jacquelot refuse d’abandonner son supérieur. Rendus furieux par les pertes subies, les Allemands boutent le feu aux bâtiments et selon un témoignage, ils auraient achevé plusieurs blessés dont le lieutenant de Jacquelot retrouvé mort, le corps percé de 8 balles.  Les fuyards, malgré le feu ennemi parviennent à échapper à l’encerclement. Pour un temps seulement. Pendant cette course folle, «  beaucoup des nôtres tombèrent car les Allemands, qui  avaient reçu des renforts, nous arrosaient de balles ». Malgré les tirs la plupart parviennent à s’échapper et à se regrouper et se dirigent vers Cernay-en-Dormois, un petit bourg distant de quelques kilomètres.

Témoignage de Gaston Caillez, caporal à la 5ème compagnie, présent à la ferme de la Chapelle et capturé le 14 septembre à Cernay-en-Dormois.

Gaston Cailliez, originaire de Haybes (près de Givet) était dessinateur et deviendra, après la seconde guerre, maire de Haybes. Il a été capturé le lendemain du combat dans le bourg de Cernay-en Dormois et interné à Erfurt. Il sera libéré  le 6 janvier 1919.

« Un groupe de 300 hommes environ, isolé du régiment ne veut pas se rendre aux Allemands et, sous les ordres du capitaine Renon, espère franchir les lignes ennemies et retrouver l’armée française. De Coucy-le-Château, il se dirige vers Verdun, en territoire occupé par les Allemands. C’est le dimanche 13 septembre. Epuisés par la fatigue, exténués, mourant de faim, se contentant de fruits ramassés sur la route, touchant au but et comme dans la joie des naufragés, ces 300 soldats mettent le pied dans la ferme de La Chapelle entre Ville-sur-Tourbe et Servon, en bordure de la ligne de chemin de fer Vouziers--Sainte-Ménehould, à proximité du bois de la Gruerie.

servon melzicourt (1)

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

L'entrée du village de Servon à l'époque

L’armée allemande est rejetée sur l’Aisne. L’Argonne parait propice à franchir les lignes. Les officiers le savent. On entend le bruit des canons. Encore quelques kilomètres de recul pour les Allemands et la petite troupe de fantassins peut être sauvée. Le brave et unique domestique de la ferme (les propriétaires sont partis) a ouvert grandes les portes à la petite troupe qui errait depuis treize jours dans les lignes allemandes, se trouvant souvent la nuit sur les routes utilisées par des convois allemands. Dans cette ferme imposante, aux murs élevés, entourées d’eau sur trois côtés, nos soldats pensent être en sûreté. Le lieutenant de Jacquelot se dévoue sans compter, échangeant son uniforme contre des vêtements civils trouvés dans la ferme, va au village de Servon, fortement occupé par l’ennemi, exposant sa vie pour procurer de la nourriture indispensable à ses hommes. Malgré leur inquiétude, les habitants de Servon s’empressent de concourir à cette action généreuse. Un léger ravitaillement peut se faire sans que les nombreux Allemands occupant le village s’en aperçoivent. Un propriétaire de Servon, faisant fonction de maire, le curé et l’instituteur ont eu connaissance de l’arrivée du petit groupe  du 148ème ri dans la ferme. Leur inquiétude est extrême, c’est non seulement le sort des soldats qui se joue mais encore celui du village de Servon aux mains d’un ennemi furieux de sa défaite. la matinée s’écoule paisible. Rien ne fait prévoir un drame, lorsque au début de l’après midi, un soldat curieux, étourdi peut-être est aperçu à l’une des portes de la ferme par des cavaliers allemands qui passent sur la route.

servon melzicourt (2)L'endroit actuellement et sur une ancienne carte postale. la ferme a été détruite, elle se situait sur la doite de la carte postale

servon melzicourt (3)Immédiatement une lutte acharnée commence car les courageux soldats ne veulent pas se rendre. Ils sortent de leur cachette enfouis dans le foin et, sac au dos, avec seulement leurs munitions individuelles, se défendent avec acharnement. Les Allemands se ruent avec fureur à l’assaut. C’est une véritable tuerie à laquelle un nombre infime de soldats français échappent( ?). Plus de 200 tués, fusillés ou brûlés. Une dizaine de soldats qui s’étaient réfugiés dans une cave en sont retirés pour être fusillés. Quelques survivants de ce massacre peuvent s’enfuir vers les lignes françaises à la tombée de la nuit, emmenant quelques blessés dans le « Bois de Ville », près de la ligne de chemin de fer, en mangeant au passage quelques fruits dans les vergers fouillés par les balles ennemies. Peu d’entre eux rejoignent  les lignes françaises. Le reste de la troupe, désemparé, erre une partie de la nuit dans le bois". D'autres se sont cachés dans les bois pensant échapper à l'ennemi comme le soldat Billey sera repris le 8 novembre à Servon et le soldat Bricout repris près de Vienne-le-Château. "Le capitaine Renon, blessé mortellement, le lieutenant de Jacquelot sont portés disparus. Tous les bâtiments de la ferme sont incendiés, maison d’habitation, granges, écuries…. Un immense brasier calcinant un tombeau. Le recul allemand stoppé pendant 48 heures permit à l’ennemi de faire prisonniers nos quelques survivants qui passèrent leur première nuit de capture dans l’église d’Autry où les habitants leur apportèrent un peu de nourriture. Le village de Servon fut repris le 14 septembre par les troupes françaises, hélas, vingt quatre heures trop tard pour sauver les rescapés du 148ème ri. Le lieutenant de Jacquelot fut retrouvé plusieurs années après ce massacre, en 1933, légèrement enterré dans la propriété de la ferme, un petit monument élevé à l’entrée de la ferme de la Chapelle rappelle aux passants sa bravoure et celle de ses valeureux soldats ».

Texte paru dans Ardenne wallonne, n°96, janvier février mars 2004.

la ferme de la Chapelle Servon-Melzicourt

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

ferme de la Chapelle Servon Melzicourt

 

 

Carte postale ancienne de la ferme de Servon-Melzicourt, dite La ferme de la Chapelle.

Etat en 1915. La carte envoyée par ce soldat allemand est datée du 23 avril 1915.

Merci à Michel Bazas de m'avoir offert la carte pour illustrer cette page.

la ferme de la chapelle en ruines

"Tous les bâtiments de la ferme sont incendiés, maison d’habitation, granges, écuries….

Un immense brasier calcinant un tombeau" écrit Gaston Cailliez.

 

carte postale ancienne, gravure faite par un soldat allemand au début mars 1915

collection personnelle

 

Des corps relevés à la Ferme de la Chapelle

liste actuellement incomplète

chapelleCapitaine Renon

de jacquelot

lieutenant de Jacquelot de Boisrouvray

 

 

 

 

Pech Angesergent Pech

chapelle3soldat Bauduin

 

 

 

 

 

chapelle2soldat Biston

servais 1 coucy le chazteau

sergent Servais

 

 

 

 

 

Louchez mplfsoldat Louchez

martinsoldat Martin

 

 

 

 

 

renneville mplfsoldat Renneville

lefrancois

soldat Lefrançois

 

 

 

 

Frey blessure 17 sept St Ménehouldsoldat Frey, mort des suites de ses blessures à Ste Ménehould.

 

a RENAULTsoldat Renault

 

 

 

 

 

Bien que trois de ces soldats sont renseignés "disparus à Coucy-le-Château", (1er septembre) des éléments attestent de leur décès à la Chapelle

Comme le sous-lieutenant Zanetti

zanetti lieutenant

 

 

 

Renseigné disparu à Coucy-le-Château le 1er septembre 1914, le sous-lieutenant faisait partie des officiers qui secondaient le capitaine Renon. Il n'est pas repris dans les listes de prisonniers à Cernay-en-Dormois le 14!. Il serait donc mort le 13 à "La Chapelle".

 

 

 

 

 

 

 Et quelques fiches matricules retouvées dans les archives départementales

Ils furent capturés ce jour-là

Tellier Maurice pris à Servon Melzicourt, ferme de la Chapelle. Tout commeVieillard André et combien d'autres?

En revanche, Briatte Charlemagne est capturé le même jour mais à Binarville, un petit bourg proche de Servon-Melzicourt

 Sources

JMO du 148ème ri

Historique du 148ème ri

Le livre de M. Calibre sur Servon en 1914/18 (titre inconnu). merci à M. Chevallier de m'avoir passé copie de ces pages

Mémoire des hommes, fiches MplF

Archives départementales du Nord, des Ardennes, du Pas-de-Calais et de la Marne, les dossiers matricules.

Ardennes wallonne n°96, janvier-mars 2004, pages 39/40

Album de photos du 148ème ri en 1912

Photos personnelles

cartes postales anciennes