Est-ce vraiment un repos?
Le repos de février à mai
« Malgré les marches, manœuvres et les exercices de tirs que le général Corvisart commandant de la 8ème brigade avait prescrits pour entraîner la troupe, le repos de près de deux mois dans la région de Rosnay, Courcelles et Sapicourt a laissé un souvenir d’un séjour enchanteur. Les soldats qui se rappelaient les épreuves de l’hiver dans les tranchées inondées et le combat tout proche (la ferme du Luxembourg) duquel une centaine des leurs n’étaient pas revenue, gouttèrent pleinement la douceur des cantonnements où ils étaient abrités. Trois renforts de 250 hommes portèrent l’effectif du 148ème ri à 54 officiers et 3294 hommes de troupes. Ce fut un régiment dispos, presque neuf, pourvu maintenant d’une compagnie de mitrailleuses à 8 pièces qui vint reprendre les tranchées de Villers-Franqueux et du Luxembourg les 12 et 13 avril 1915 ».
« Un souvenir d’un séjour enchanteur » : une appréciation qui semble cependant démentie par le soldat Jules Goffin dans ses mémoires « Nous vivons encore un mois la vie de manœuvres, très fatigantes » et par le sergent J. Degaugue: "Nous allons faire des manœuvres de brigade très fatigantes à Beaucourt et la ferme Montassin. Nous recommençons la manœuvre de brigade qui a été si pénible. Il pleut, nous souffrons beaucoup".
La nuit du 16 au 17 février, le combat se termine, le 3ème bataillon, durement éprouvé, se retire pour aller se reconstituer dans les environs de Prouilly tandis que les 1er et 2ème bataillons occupent le terrain devant la ferme du Luxembourg avant de regagner Hermonville où les hommes subissent encore un bombardement ennemi causant 4 blessés. Ce que confirme le soldat J. Degaugue « Les Boches ont dû savoir qu’il y a de nombreuses troupes à Hermonville (5ème 39ème, 45ème et 148ème ri). Ils bombardent avec leurs mortiers de 305 autrichiens installés à Brimont, la ville. Un obus tombe à 20 mètres de mon grenier tuant deux musiciens et un enfant de 12 ans. Un autre coupe un gros arbre d’un mètre de diamètre et fait un trou de 4 mètres de diamètre et 1,50 mètre de profondeur. Quel bruit cela fait en l’air et encore plus en éclatant. Pourtant, ils économisent de si gros obus. Je vais à la morgue (à la mairie) où il y a beaucoup de morts. C’est triste à voir. Un gros obus est tombé sur la maison d’un mercanti qui nous vendait du vin ordinaire à 2fr le litre et éventrèrent les barriques, un autre a démoli le familistère d’Hermonville ».
Les différents mouvements du régiment du 18 février.
Au fil de la journée, les éléments égarés rejoignent les lignes françaises.
Journée du 17 février
Extrait de JMO du 148ème ri
Journée du 18 février
Le 19, le régiment passe en réserve d’armée et se retire (à l’exception du 2ème bn), sur des bases arrières situées à Courcelles, Sapicourt et Rosnay. Le 2ème bn ne rejoindra que le 25 février.
Mis en réserve de la Vème armée dans des cantonnements assez éloignés de la ligne de front n’est pas synonyme de repos pour les hommes car le général Corvisart, qui est déjà venu passer l’inspection des cantonnements, va se charger d’entretenir la bonne condition de la troupe. Quelques inspections, plusieurs revues, nombreuses marches avec parfois musique en tête, manœuvres diverses et exercices de tirs ne laisseront pas les hommes inactifs ! Et le repos ?
La vaccination
Vu les ravages du Thyphus, une séquence de vaccination est mise sur pied, deux piqûres sont nécessaires.
BN 1ère piqûre 2ème piqûre
3 21 février 27
1 22 28 ainsi que la compagnie hors rang
2 26 5 mars
Cérémonie particulière
Le capitaine Boitel se voit élevé au grade de chevalier de la Légion d’honneur pour avoir maintenu au feu sa compagnie malgré un feu violent des mitrailleuses ennemies. Une décoration qui lui sera épinglée par le général Corvisart … après avoir passé en revue le régiment. Puis le général se déplace à l’ambulance de Gueux afin de remettre la Croix de chevalier de la Légion d’Honneur au lieutenant Degony blessé grièvement au combat de la ferme du Luxembourg, plaie à la cuisse droite par éclat d’obus.
L'adjudant Degouy en 1912 taille 1,78m et légère obésité précise la fiche matricule
Degouy (Degony) Polémon est né le 26 mai 1876 à Cachy ( Somme). Ouvrier en bonneterie, le 15 novembre 1897, il est incorporé, comme soldat de 2ème classe, au 148ème ri. D’engagement en engagement, il gravit les échelons de la hiérarchie des sous-officiers pour être adjudant-chef puis adjudant de bataillon en 1913. Il sera nommé sous-lieutenant à titre temporaire le 18 octobre 1914 puis lieutenant à titre temporaire le 24 novembre 1914.
Le capitaine Coutaz Repland De retour au régiment, il est cité à l’ordre de l’armée pour son sang-froid et sa détermination.Blessé à Anseremme (Dinant Belgique) le 15 août 1914, il est évacué sur Givet où il reçoit des soins. Bien que la ville soit occupée par l’ennemi, il y termine sa convalescence puis se met en route afin de rejoindre son régiment.
Citation dans le Journal officiel
D’autres modifications
De nouveaux noms apparaissent parmi les officiers, plusieurs officiers de réserve arrivés aves les renforts, d’autres venus de la territoriale et des sous-officiers du régiment remarqués pour leur bravoure promus au grade de sous-lieutenant à titre temporaire tels que Pernet Félix, Cols Georges, Claudon Georges ou bien encore Walgraffe Charles.
Extrait du JMO du 148ème ri.
Troisième compagnie, quelques noms apparaissent, le sous-lieutenant Bouilliez et des soldats ou caporaux sont nommés sergent comme Gobert Joseph, Degaugue Joseph..... Notre témoin apparaît pour la première fois dans l'organigramme du régiment. Il terminera la guerre comme lieutenant.
Epinglons encore quelques noms déjà rencontrés dans les pages précédentes.
Les soldats ou sous-officiers sont nommés à un grade supérieur comme Degaugue Joseph - sergent, Marecaille Raymond – sergent, Gobert Joseph - sergent, Boutilliez Louis - sergent-major, Auriac Jean-Baptiste - adjudant, Coupaye Marcel – adjudant-chef, et suite à ses précédentes prestations, le caporal Le Coz est reconnu comme médecin auxiliaire avec le grade d’adjudant.
Le 24 mars,
Le régiment apprend que trois des leurs sont décorés au nom de l’ empereur de Russie de l’ordre de Saint-Stanislas de 3ème classe avec glaive pour le lieutenant Parent, de la Croix de Saint-Georges (4ème classe) au sergent Perret et de la médaille de Saint-Georges (4ème classe) au soldat infirmier Caudrelier. Le général Franchet d’Esperey commandant la 5ème armée les cite à l’ordre de l’armée et c’est lors d’une manœuvre de régiment que ces trois hommes recevront leur médaille des mains du lieutenant colonel Vignier.
Cette période de repos permet également de mettre à l’honneur des officiers, sous-officiers, caporaux et soldats s’étant brillamment comportés depuis l’entrée en guerre du 148ème ri. La liste est longue et les faits cités remontent jusqu’au 14 août 1914 alors que le régiment défend les ponts sur la Meuse en Belgique.
Cités à l’ordre du régiment Quelques extraits du JMO du 148ème ri
les soldats
Gaillez Albert et Doury Albert Berry-au-Bac.
Baré Jean-Baptiste « sur la Meuse, comme cycliste chargé d’assurer la liaison avec une compagnie voisine est parti sous une fusillade intense. Ayant eu sa bicyclette brisée sous lui par un éclat d’obus a continué sa mission puis a fait le coup de feu avec ses camarades »
Martin Emile « chargé de contrôler la présence de l’ennemi dans un village (Berry-au-Bac), s’est approché à 100 m de la lisière de ce village bien que blessé est venu rendre compte de sa mission ».
Laisné Jean-Baptiste et Bettigny Auguste « ont fait preuve d’un grand dévouement en ramenant sous un feu violent d’infanterie et d’artillerie leur chef de section grièvement blessé ».
Carous Noël « lors de l’attaque de la cimenterie (Berry-au-Bac) s’est présenté pour éteindre un commencement d’incendie causé par les obus sans souci d’un feu d’infanterie. Toujours volontaire pour les missions dangereuses »,
Pontgibaud Joseph « engagé volontaire pour la durée de la guerre, toujours prêt pour les missions dangeruses a fourni de nombreuses patrouilles au cours des différents combats et comme observateur a été grièvement blessé à son poste d’observation », Potié Emile » séparé du régiment, après le combat du 1er septembre, a réussi a rejoindre un autre régiment d’un corps voisin où pendant trois mois il a montré l’exemple du plus grand entrain. rentré sur sa demande au régiment a été grièvement blessé ».,
Janvier Maurice « fait prisonnier après la bataille de Namur s’est évadé et a regagné la France par Ostende et l’Angleterre; Rentré au corps a été blessé au cours de l’attaque de la côte 91. Evacué, est revenu de nouveau à la compagnie et a de nouveau été blessé au combat du 16 février »
Vitrant Alcide « est allé en plain jour, sous un feu violent, (ferme du Choléra) chercher en avant des réseaux de fils de fer un sous-officier saxon blessé qui a pu fournir des renseignements précieux »
Henry Gustave « a deux fois rapporté sous un feu violent d’artillerie des camarades blessés qu’il apportait à l’abri
Bailleux Oswal « au combat du 16 février, sous le feu, s’est offert pour aller rechercher du matériel abandonné appartenant à une autre section de mitrailleuses très éprouvée. A ramené des caisses de munitions et est retourné chercher, à proximité des lignes allemandes, le corps de l’adjudant (Paquier) qui commandait la section »
les caporaux
le caporal Spallier Joseph, Annevoie Hun (Belgique)
Puechmaille Jean « le 23 août (Hun Anhée, Belgique) chargé avec son escouade d’assurer la liaison avec une compagnie voisine a tenu une partie de la matinée sous une fusillade intense. Par sa ténacité et son sang-froid a permis le décrochage de 2 sections ».
Gobert Joseph. « au combat du 12 octobre lors de l’attaque de la côte 108, à la tombée de la nuit a demandé à son commandant de compagnie de se porter sur le flanc d’une contre attaque allemande, par son habilité et son énergie a suffisamment inquiété cette conte attaque pour qu’elle ne soit pas poussée à fond »
Balle Julien « le 13 novembre dans une attaque à la côte 108 est arrivé le premier dans la tranchée ennemie ».
Les sous-officiers
sergent-major Doyen, Sapigneul
sergent Marée, Berry-au-Bac
sergent Marit, Onhaye (Belgique)
les sergents Lequy Georges et Banse Hippolyte, Berry-au-Bac
sergent Gouez, Berry-au-Bac
sergent Hugot, Sapigneul
sergent Perro, ferme du Luxembourg
sergent Dahout, Onhaye (Belgique)
adjudant Dequéant, Berry-au-Bac
adjudant Martinot, Sapigneul
adjudant Vivinius, patrouille sur la rive droite de la Meuse belge
Les officiers
capitaine Gantlet, +Anhée (Belgique)
capitaine Mathieu, Onhaye (Belgique)
capitaine Treca, Onhaye (Belgique)
capitaine Coste, Berry-au-Bac
capitaine de Lisle de Dreneuc, Coucy-le-Château, Berry-au-Bac
lieutenant Gane de Beaucoudray, Coucy-le-château
sous-lieutenant Martin, Onhaye (Belgique)
Les marches reprennent après les vaccinations mais le général inventent quelques manœuvres simples ne concernant que le régiment puis d’autres manœuvres de brigade incluant les régiments d’infanterie de la brigade enfin des manœuvres de réserves d’armées avec l’infanterie, la cavalerie et l’artillerie sous ses ordres. Tout cela, pour « entretenir la forme des fantassins » et ce au dépens d’un repos bien mérité. Heureusement, on lit dans le JMO quelques journées calmes… « rien à signaler » !
Les 26 et 28 mars, deux nouveaux renforts arrivent du dépôt de Vannes et sont immédiatement répartis dans les compagnies, ce qui porte l’effectif à 3 294 officiers, sous-officiers et caporaux et soldats plus 202 chevaux.
Les renforts et l'effectif Extrait du JMO du 148ème ri
Pour les 208 chevaux, on note la présence d'Albert Puech vétérinaire-adjoint
Le 11 avril, les choses bougent. Le régiment cesse d’appartenir à la réserve d’armée et passe au 3ème corps d’armée. Les 11 et 12 avril, les bataillons quittent leur cantonnement et se rendent à Hermonville, à proximité de la ferme du Luxembourg.
La période de repos est terminée. Retour au front.
Les exercices exécutés lors de ce repos...
Les marches
24 février marche du 3ème bn: Gueux, Méry Premecy, Bouleuse, Poilly, Tramery, Treslon, Rosnay.
25 février marche du 1er bn et la compagnie hors-rang, musique en tête, avec inspection en cours de route par le général sur l’itinéraire Branscourt, Savigny, Ardres, Faverolles, Tramery, Rosnay, Courcelles.
1er mars 2ème bn: Gueux, Mery, Premery, Germigny, Rosnay, Gueux.
2 mars 2ème bn nouvelle même marche avec inspection du général en cours de route.
5 mars 3ème bn et le 13 mars le régiment au complet par Rosnay, Treslon, Faverolle, Savigny, Vendeuil, Jonchéry, Branscourt, Sapicourt.
Carte sur Géoportail départ de Sapicourt
Exercices au champ de tir de Sapicourt
2 mars, les 3 bn tir à 200 m
4 mars, 2ème bn et sections mitrailleuses
5 mars, 1er bn
9 et 15 mars, toutes les compagnies et la compagnie mitrailleuses
Les sections de mitrailleuses qui seront réunies en une seule compagnie aux ordres du capitaine Thanneur et du lieutenant mitrailleur Bailly.
Manœuvres
17 mars- manœuvre simples ne concernant que le régiment sous le commandement du général
26 mars- manœuvres du régiment
27 mars- manœuvres de brigade pendant laquelle, le lieutenant Petit fait jeter à ses sapeurs et pionniers un pont de 5 m sur l’Ardres entre Courvelle et Brugny en moins d’une heure.
28 mars- manœuvres de brigade
3 avril- manœuvres de réserve d’armée avec l'infanterie, l'artillerie, le génie et la cavalerie
9 avril- manœuvre simples sous le commandement du général
Extrait des notes du soldat J. Degaugue, le texte complet se trouve dans Entre faits de vie et faits de guerre, 1915.
« Nous arrivons au repos à Courcelles, je couche près dans un grenier. Nous n’avons jamais été si loin du front. Il fait froid dans ce grenier. Enfin on peut se laver et faire laver son linge et se ravitailler. Les compagnies vont à l’exercice. A part le vin et quelques rares denrées, le ravitaillement est encore bien limité. Il paraît que notre séjour va durer longtemps . C’est incroyable.
Le temps est toujours bien frais. Nous allons au tir à Sapicourt, c’est( ridicule en temps de guerre, à moins de le faire sérieusement… D’ailleurs, je tire assez mal. Marche sur l’itinéraire Sapicourt Muzion Rosnay.
La compagnie va encore à l’exercice. Marche par Sapicourt Traslon Travay et Rosnay.
Je vais à l’exercice, je dois commander la section.
Le temps est toujours assez froid. Nous passons en ce moment une bonne partie de l’hiver ( ?) Je suis nommé sergent à la 3ème compagnie, je commande les 11ème et 12ème escouades.
Je retrouve Dupret Maurice sergent à la 2ème section de la 3ème cie. à la popote, on rit avec Gobert
On va à l’exercice sur le plateau de Rosnay. On fait une prise d’armes en l’honneur des nouveaux officiers.
De nouveau, exercices sur le plateau de Rosnay. De Coucelles, on aperçoit la cathédrale de Reims si mutilée.
On reçoit un renfort venant du 151ème ri. Nous allons faire des manœuvres de brigade très fatigantes à Beaucourt et la ferme Montassin.
Nous recommençons la manœuvre de brigade qui a été si pénible. Il pleut, nous souffrons beaucoup. Je rencontre Dupriez, mitrailleur aux chasseurs d’Afrique.
Nous allons au tir
Nous faisons encore une manœuvre au village de Gueux.
des fonctions utiles à la bonne organisation d'un régiment d'infanterie: Train de combat, vaguemestre, télégraphiste, fourrier, brancardier, armurier.... et le vétérinaire Albert Puech, élève vétérinaire lors de la conscription. Après la guerre, il s'installera à Nice et y ouvrira son cabinet.
Sources
Mémoire des Hommes, JMO du 148ème ri et de la 8ème brigade et Historique du 148ème ri.
Album photo du 148ème ri
Archives départementales des Alpes Maritimes, matricules: Puech Albert
Archives départementales de la Somme, matricules: Degouy Polémon ou selon une autre source Degony Polémon.
Collection de cartes postales de Mr. M. Bazas














