Un témoin privilégié:

Jeune instituteur faisant partie de la classe 1912, Joseph Degaugue est encore sous les drapeaux lorsqu'éclate la guerre. Il a tenu des carnets de notes pendant une grande partie du conflit, relevant les faits de guerre auxquels il a participé mais également les rares moments de quiétude avec ses frères d'armes. Ce sont ces carnets qui nous serviront de fil conducteur pour suivre l'itinéraire du 148ème RI.

30 Juillet 1914

"Cet après-midi, en allant à la Faisandière, on nous a fait retourner. Impression fâcheuse. la situation était très tendue. Vite l'affaire Caillaux avait été oubliée. Il y avait bien une agitation inacoutumée devant les bureaux du "Matin". Des mesures spéciales avaient été  prises pour les terrasses des cafés. Paris était consigné à la troupe. Le 19ème RI et le 12ème RA étaient déplacés. le colonel a licencié ...(?) après nous avoir rassemblés et nous avoir montré notre devoir. Heure solennelle, adieux touchants. La distribution des diplômes passe inaperçue. Grande occupation pour faire les ballots".

sources gallica z J.Degaugue a été envoyé ( à sa demande?)  dans une école militaire de sport, "La Faisandière", afin d'obtenir le brevet de formateur pour la gymnastique et les sports. Cette école militaire  située à Joinville, est proche de Paris où il se rend parfois. Comme enseignant, ce diplôme pouvait lui servir,  comme soldat, il aurait certainement occupé le poste d'instructeur au régiment si les événements n'avaient pas évolué dans le sens que l'on connaît.

Les cours de gymnatiques dispensés aux jeunes recrues.  (Gallica voir sources)

affaire caillaux

Lors de sa formation, (début 1914 jusque juillet 1914), il a vécu, au travers des journaux, des événements de la vie quotidienne de la capitale, dont l'assassinat de Gaston Calmette, le patron du journal "Le Figaro" abattu par l'épouse d'un ministre ayant fait l'objet d'une campagne calomnieuse de la part de ce journal. Un fait qui revêt son importance vu qu'il en parle dans son premier carnet. Ce procès a tenu en haleine toute la France par son impact politique. Les événements ont rapidement poussé ce fait en second plan.

La couverture du "Le Petit Journal" 

Il note dans ce premier carnet, les répercussions de l'imminence de la  guerre. Paris consigné, les troupes déplacées, les terrasses des cafés surveillées et interdites aux militaires. Mais pour lui, ce qui le marque le plus c'est la remise bâclée de son diplôme, le discours du colonel et la confection des ballots ( les bagages). Une fin de stage mouvementée.

 

Le gouvernement tente de rassurer les populations.

 

"La mobilisation n'est pas la guerre" mais  la classe politique sait  que le conflit ne fait plus aucun doute.

Le 31 juillet.

"Feuille de route , paiement (du) voyage à Joinville, impossible de trouver la monnaie pour payer un mandat. J'ai envie d'aller revoir mes parents malgré la surveillance des gares. Lecerf Albert (du 147ème RI) me déconseille . Adieux touchants. Beaucoup périront car la guerre maintenant est imminente. A Paris, agitation énorme où nous faisons sensation avec notre tenue de campagne. Le long du trajet, les travaux d'art sont gardés militairement. Dès Charleville, je vois des mobilisés. De Charleville à Givet, le chef de train fait signer un papier par les chefs de gare.  A Givet, arrivée à 7 heures. Le régiment est en tenue de campagne, prêt à aller prendre position en avant de Givet. Je ne peux pas partir car je ne suis pas prêt".

 

00a2Un exemple de fascicule de mobilisation. A l'issue de son service militaire, chaque soldat en  a reçu un. Il contient les consignes à suivre en cas de rappel sous les drapeaux.  Une des pages du carnet de mobilisation avec des exemples de lettres à envoyer en cas de retard pour maladie, de demande de prolongation du congé...d'empêchement à rejoindre.

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En ce qui concerne   Joseph Degaugue, qui est toujours sous les drapeaux, il a reçu, comme tout militaire qui se déplace pendant le service, une feuille de route afin de rejoindre Givet. Il  payera son voyage et sera remboursé à son retour au régiment.

Joseph Degaugue parle de son ami A. Lecerf du 147ème RI.  qui suivait comme lui l'instruction pour devenir moniteur de sports. Ils correspondront pendant la guerre, partageant leurs espoirs mais aussi leur "vie de chien". Jusqu'au jour où Joseph Degaugue apprendra la mort de son ami. Il en sera très marqué.

A Paris, comme partout ailleurs, les premiers signes de l'état de guerre se remarquent. Les ponts et les tunnels sont gardés militairement et les contôles sont fréquents. Il envisage d'aller  rendre une visite à ses parents mais il y renonce car les gares sont surveillées, il risquerait d'être pris "hors de son secteur". Puis il arrive à Givet et rejoint la caserne pour constater que tout le régiment est en partance.

 1er août

 " Caporal d'ordinaire, je reçois les réservistes qui sont presque tous du Nord. Je devais partir hier  et on a donné mes effets aux autres!

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Comme il l'a constaté à Paris, des mesures de sécurité sont prises à Givet. -Toutes les issues de la ville sont barricadées et les postes de douanes renforcés par quelques groupes d'infanterie-

Dans un premier temps, seuls quelques réservistes convoqués personnellement regagnent le régiment. "Mon frère (Jules Goffin) a été rappelé dans la nuit du 31 juillet au 1er août. Mon père l'a conduit à Givet. il n'y avait pas d'autres pères venu avec leur fils" raconte Lucien Goffin, le jeune frère du soldat. Mais l'arrivage des rappelés, qu'il faut équiper de pied en cape avec armes et bagages. va s'intensifier au point de dépasser les moyens mis en oeuvre au sein de la caserne.  Ceux-ci doivent venir avec un peu de nourriture, de quoi  palier l'absence des repas un jour ou deux. Des trains de réservistes déversent leur flot de rappellés dans la gare de Givet. Des trains de réservistes qui ont la priorité, circonstances obligent, sur les trains civils et de marchandises. ceux-ci seront mis sur une voie de garage, voire supprimés,  en attendant le passage du train militaire.

2 Août

"Ce soir à 4 heures, la mobilisation générale a sonné et a été affichée".

Suite à la réception de cette information, d'autres mesures sont prises, les différentes commissions ( réception des chevaux et  des voitures)  sont mises en place l'une à Givet, l'autre à Fumay. Les réservistes de Givet-Fuamay arrivent les premiers. Un spectacle que la foule observe avec anxiété...  Ce même témoin raconte encore " Le 2 août.... nous étions sur l'esplanade à Givet lorsque la mobilisation a été annoncée. le moral de la population était bon jusqu'à cette sonnerie. En quelques minutes, toutes les rues furent vides. on vit un air de malheur souffler dans les rues. l'air paraît noir, livide...."

00a3Le carnet de mobilisation . Lors de la mobilisation ( à partir du 2 août) , les militaires voyagent gratuitement pour rejoindre leur régiment. 

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Les soldats partent vers le front, leurs épouses les remplaceront dans les champs . Nous sommes au mois d'août, le temps des moissons.

3 Août

"Je regrette de n'avoir pas revu mes parents. J'ai laissé mon diplôme de Joinville (qui est daté du 14 août), des livres, des cahiers etc... à Paris chez Monsieur.... rue de Belfort. A Givet, je laisse des chaussettes etc... dans une boîte individuelle. D'abord que ce ne soit pas perdu".

deg7Un extrait de son premier carnet, la seconde page.

Une écriture difficile à lire,

Lors de la constitution de son paquetage, le soldat dépose ses habits civils dans un sac ou une boîte. L'intendance du régiment enverra ce colis à la famille de l'intéressé. Quant à ses livres, cahiers et diplôme, il laisse cela chez un particulier résidant à Paris. Il en donne l'adresse mais pas le nom! Serait-ce son logeur durant son instruction? Une connaissance s'étant installée à Paris?

Il exprime ses regrets de ne pas avoir revu ses parents... Son père, bravant les interdits militaires,  viendra, le voir à Anhée (en Belgique). Son père, seul, la mère n'étant pas venue. Joseph Degaugue ne la reverra plus car elle décédera avant son retour au pays.

4 août

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A 16 heures, le tocsin sonne à l'église de Givet, la guerre est déclarée, les affiches  sont apposées sur les murs et édifices de la ville

Il écrit dans son carnet: "L'Allemagne a déclaré la guerre à la France et à la Russie, violant la neutralité belge. L'Angleterre va déclarer la guerre à l'Allemagne, l'Italie reste neutre"

Le calendrier des événements:

le 1er août, l'Allemagne déclare la guerre à la Russie

Le 3 août, l'Allemagne, après un ultimatum déposé le  1er août,  déclare la guerre à la France

le 4 août, l'Allemagne déclare la guerre à la Belgique et force le passage vers la France

ce même jour, l'Angleterre déclare la guerre à l'Allemagne.

5 août

jmo5Les effectifs sont au complet et le matériel prêt.

"Le capitaine Renon nous a rassemblé dans le port de Givet (où nous couchons). il nous a fait jurer de venger l'assassinant du curé de..... et  du président du secours français".

Le régiment selon les ordres reçus se déploie en couverture le long de la Meuse Française. La Belgique n'ayant demandé l'aide de la France que le 6 août au matin, les régiments français ne pouvaient donc pas encore entrer sur le terrtoire belge. Tous les points de passages sont mis sous surveillance et les travaux de défense entrepris. La 5ème compagnie (IIème bataillon) de Joseph Degaugue, sous le commandement du capitaine Renon, occupe le port de Givet.

Le 6 août                 J'ai vu les premiers rs prisonniers allemands, la foule est hostile, visite collective(?)

Le 7 août                 On prend position en avant de Givet, pluie toute la nuit, gelé, trempé.

Le 8 août,              Une patrouille de uhlans était signalée, je vais avec quelques hommes et un sergent en patrouille jusqu'à la frontière belge, nous avons vu juste quelques lièvres!!!!

Le 9 août                Décidemment, toujours des Allemands. patrouille avec quatre hommes à la frontière belge. Nous pouvons communiquer avec les douaniers belges.

0 deg01La fiche matricule de Joseph Degaugue:  Archives départementales du Nord, Denain, classe 1912, n° 1865

Degaugue Joseph, né le 6 mai 1892 à Denain, résidant à Escaudain, canton de Denain, profession d'instituteur adjoint.

Fils de Joseph et de Delcourt Léonie, résidant à Escaudain. Non marié.

Signalement

Cheveux noirs, yeux verts, front moyen et vertical, nez rectiligne, visage rond, taille 1,73m, marques particulières: brûlures au menton. Degré d'instruction 4

0 deg02Nommé caporal le 15 avril  14 à la 8ème compagnie, caporal fourrier le 15 décembre 1914, 1ère compagnie, sergent le 17 mars 1915, 3ème compagnie. Promu au grade de sous-lieutenant de réserve à titre temporaire par décidsion ministérielle en date du 23 ,novembre 1917 pour prendre rang le 5 novembre 1917. Journal officiel du 22 décembre 1917. maintenu au 148ème RI.

Il sera promu sous-lieutenant à tiotre définitif le 19 juillet 1919 puis promu lieutenant à titre définitif le 24 mai 1924. . Il est parti en permission pour la France le 31 octobre 1918 jusqu'au 8 avril 1919. Suite à sa blessure, il a été détaché au contrôle postal de Salonique, le 21 août 1917

0 deg0323 /08 Anhée (Onhaye)

24/08 Agimont

1er /09 Courcy le Château

13 /09 Jussincourt

14, 15, 16 /09 Berry au Bac

24 /09 la fermle de Choléra

12/10 cote 108.. il y aura également Le Bois de Luxembourg, La Mine, Qunnevières, puis l'Orient en Serbie et en Grèce. Là aussi de durs combats dans des conditions climatiques difficiles

 

Il sera d'ailleurs blessé le 1er juin 1917 à Hadzi Bari (Grèce) Plaie en séton de la face antéro-externe  de la cuisse gauche, ai 1/3 sup^érieur par éclat d'obus.

0 deg04Sa présence sur les différents fronts

 

 

 

 

 

 

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 Une photo d'un soldat du 148ème RI.

Sources

Archives départementales de la Sarthe, Les carnets de Joseph Degaugue, cote 1J 461 1/2

JMO du 148ème RI, Mémoire des Hommes, 1ère guerre mondiale.

Notes personnelles du colonel Cadoux, A.Ev.N Namur, Fonds Schmitz

Général Cadoux, Souvenirs de guerre, le 148ème d'infanterie en couverture. Ed Vers l'Avenir, 1924.

Merci à M. Régis... pour ses commentaires sur certains points du carnet. (Il se reconnaîtra)

Sous la houlette de leur professeur, M. Arnaud Carobbi, des élèves ont entrepris, dans le cadre du centenaire,  l'étude de ces carnets. De quoi initier les jeunes à la recherche et à la compréhension de documents. Ils ont posté les résulltats sur le blog

http://club1418clganj.canalblog.com/archives/idd_2012_2013/index.html

Bravo pour le résultat.

JF. Goffin. Témoignages de Jules Goffin et de Jules Servais et quelques autres, soldats de 14-18. Le 148ème et l'armée d'Orient.   Pages 8 et 9

Photos Gallica